Décembre 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
1
2
Date :  2017-12-02
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
20:00
Grande salle de musique
Date :  2017-12-18
19
20
20:00
Grande salle de musique de l'école
Date :  2017-12-20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
"Nier ce qui distingue les sexes nuit à l'enfant"

Propos recueillis par Philippe Coste, publié dans l'Express

Il est des stéréotypes déviants impulsés par certains courants et exploités par le neuro-marketing, qui deviennent des conceptions à la mode et se répandent en culture de masse. Or ils nuisent gravement au bon développement des enfants d'aujourd'hui. C'est le problème que soulève Leonard Sax dans un ouvrage paraissant maintenant en français. L'interview qu'il vient d'accorder à l'hebdomadaire l'express mérite vraiment d'être lue pour alimenter nos réflexions d'éducateurs.

Leonard Sax est devenu célèbre aux Etats-Unis en écrivant qu'un garçon et une fille ne devraient pas être traités à l'iden­tique. Son dernier ouvrage, Pourquoi les garçons perdent pied et les filles se mettent en danger sort ce 15 janvier dans l'Hexagone.

Diplômé en biologie et nanti d'un doctorat en psychologie, Leonard Sax est médecin généraliste dans une banlieue de Washington. Il s'est documenté, parcourant la planète, visitant des dizaines d'écoles et suivant personnellement des enfants pendant des années, avant de devenir un consultant pédago­gique prisé dans le monde anglophone. Il estime que les filles et les garçons demandent chacun une attention particulière.

Vos livres sur les différences naturelles entre les sexes sont des best-sellers aux Etats-Unis. Ils vous ont valu les Unes de la presse américaine, dont celle de Time Magazine, mais aussi des attaques vio­lentes. On vous a mal compris?

On m'a accusé d'être rétrograde, sexiste, adepte des stéréotypes. Tout cela parce que je cite des diffé­rences entre hommes et femmes. Différence ne veut pas dire inégalité. Egalité ne veut pas dire unifor­mité. Or des intellectuels, des psychologues et des enseignants s'acharnent à nier la notion même de genre. Certains préconisent même de bannir l'usage des mots "fille" et "garçon" dans les écoles élé­mentaires, parce qu'ils évoquent des stéréotypes discriminatoires !  

En niant, en occultant ces distinctions entre sexes, on nuit à l'enfant. Chez lui comme à l'école, il se sent incompris, laissé en plan, sommé de se débrouiller seul face à une société qui, elle, fourmille de préjugés sexistes absurdes et se chargera de le façonner de manière malsaine. 

Votre livre paraît en France au moment où notre gouvernement vient de lancer une campagne contre les stéréotypes fille-garçon dans les rayons jouets des grands magasins. Qu'en pensez-vous?

À la fac, pendant mes études de psychologie, j'étais convaincu, comme tout le monde, que le choix d'un jouet était une construction sociale. Le garçon prend plutôt le camion et la fille la poupée parce qu'il ou elle sent qu'on lui en intime l'ordre. Il y a du vrai, mais cela n'explique pas tout.

Des chercheurs de l'université de Yale ont donné ces mêmes jouets à des petits singes, nos plus proches cousins. Ces primates ignorent le signifiant masculin ou féminin de ces objets. Or, une large majorité des mâles a choisi les camions. Voilà pour l'inné : des recherches démontrent qu'en raison de petites différences cérébrales les garçons sont plus intéressés par le mouvement d'un objet, et les filles, par sa texture et sa couleur. Mais les petits humains sont considérablement plus nombreux à choisir le camion que les petits singes. En raison de la pression sociale. La culture amplifie la biolo­gie. 

Il y a donc du vrai dans les stéréotypes?

Entendons-nous bien sur une évidence: hommes et femmes ont exactement les mêmes capacités intel­lectuelles, la même capacité d'acquérir une connaissance. Du point de vue de la psychologie cogni­tive, qui domine toutes les études depuis des décennies, il n'y a pas la moindre différence. Les hommes et les femmes se distinguent, en revanche, par leurs motivations. Par ce qu'ils ont envie d'ap­prendre, par ce qui suscite leur intérêt lors d'un apprentissage.  

En prenant en compte ces particularités dans l'enseignement, au lieu de les ignorer, on peut corriger le tir, éviter de perpétuer des aberrations et des inégalités professionnelles. Pourquoi trouve-t-on aujour­d'hui, en France comme ailleurs, si peu de femmes dans le domaine de la programmation informa­tique, alors qu'elles étaient majoritaires au début de l'ère des ordinateurs? A mesure que ce job gagnait en prestige et en salaire, il s'est masculinisé.

Et l'enseignement des bases de cette discipline est maintenant plus adapté, par sa pédagogie, à la psy­chologie et à la culture des garçons. Prenez la physique, une autre discipline boudée par les filles : parfois, la couverture même de nos manuels américains annoncent la couleur, en montrant un garçon faisant une acrobatie à skateboard.  

Dans plusieurs écoles de filles que j'ai visitées, les profs ont considérablement augmenté l'intérêt et le niveau de leurs élèves en changeant tout simplement l'ordre du programme, pour aborder un peu plus tard, par exemple, l'étude de la vélocité, du mouvement, tout le vroum-vroum, boum-boum qui barbe de nombreuses filles, mais captive de nombreux garçons, probablement une majorité. 

Vous faites grand cas de l'hypersexualisation des toutes jeunes filles. L'école pourrait-elle les en pré­server?

Elle pourrait au moins aider nombre d'entre elles à se forger une identité en paix. L'une des mou­vances du féminisme des années 1960-1970 récusait la pudeur sexuelle comme un diktat du patriarcat. Cette libération s'est muée, quarante ans plus tard, en hypersexualisation de la culture, qui opprime les adolescentes, les façonne très jeunes en objets sexuels au service des ados.  

Je considère comme avéré que la plupart des femmes s'épanouissent mieux sexuellement dans le cadre d'une relation affective. Or, à un âge immature, elles singent sans les comprendre des fantasmes pure­ment masculins. Elles vivent une sexualité sans affection ni lendemain pour le seul plaisir des jeunes garçons. Elles se définissent essentiellement dans le regard de l'homme et oublient qui elles sont. 

Vous en voulez beaucoup aux réseaux sociaux. N'exagérez-vous pas un peu?

Au Moyen Age, c'est-à-dire en 1990, les jeunes filles trouvaient encore dans leurs journées un mo­ment de réflexion, de retour à leur réalité, ne serait-ce que dans un journal intime. Maintenant, elles sont sur Facebook, non pour se raconter mais pour continuer à mettre en scène leur personnage public. Elles omettent leurs goûts réels en matière de musique ou de cinéma de crainte de déplaire, et ne se préoccupent, une fois encore, que de leur apparence. Elles y aggravent leur vide identitaire. 

Quel est le rôle des parents?

J'ai commencé à écrire mes livres quand j'étais médecin de famille dans la banlieue de Washington. J'avais rencontré des parents qui étaient très préoccupés par le je-m'en-foutisme de leur fils à l'école. Leur fille ? Aucun problème. Ses résultats étaient excellents. En fait, nous avons découvert dans mon cabinet que la jeune fille modèle se tailladait secrètement à la lame de rasoir.

Les filles sont plus studieuses, ce qui rassure leurs parents et les conduit parfois à passer à côté de leurs malaises identitaires profonds, rançon de l'image illusoire de perfection qu'elles croient devoir maintenir en permanence dans la société actuelle. L'automutilation, l'anorexie atteignent des niveaux préoccupants aux Etats-Unis, qui tiennent avant tout à ce culte des apparences, à leur désir forcené de devenir femmes avant l'heure, et à une profonde insécurité sous-jacente. 

Et les garçons, dans tout cela?

Beaucoup d'entre eux jouent trop aux jeux vidéo. Leur extraordinaire réalisme, la richesse de sensa­tions qu'ils procurent contribue au pouvoir d'addiction sans précédent de ce monde virtuel. L'ado qui passe ses nuits à massacrer des méchants à la torpille à photons affiche certainement une volonté de puissance nietzschéenne irréalisable dans un monde réel plein de contraintes et de cours barbants. Et irréalisable aussi dans une société où le rôle du genre masculin est de plus en plus mal défini et son avenir professionnel, toujours plus incertain.  

Votre Académie des sciences a déclaré en 2013 que les jeux pouvaient avoir un effet positif, "stimuler l'apprentissage de compétences : la capacité de concentration, d'innovation, de décision rapide et de résolution collective des problèmes et des tâches". Je pense plutôt qu'à haute dose ils isolent les ados du monde extérieur. Ce facteur pourrait contribuer à la régression du niveau intellectuel des jeunes garçons constatée dans divers pays occidentaux.  

Le Pr Michael Shayer, du King's College de Londres, a fait passer des tests à plus de 10 000 enfants de 11 et 12 ans sur des notions mathématiques et physiques liées à la vie quotidienne, et noté une chute importante des résultats des garçons, comparés aux tests effectués il y a trente ans. En Norvège et au Danemark, des études sur des centaines de milliers de conscrits du service militaire révèlent un recul comparable à partir de 1994. Shayer y voit la conséquence du manque de jeux d'expérimentation pratique à l'école primaire et leur remplacement par la télévision et les jeux vidéo.  

En prime, ces derniers peuvent encourager les comportements machistes. Le Pr Pasquier, du CNRS, constate que les jeunes garçons préfèrent les jeux vidéo qui apportent des émotions confortant une identité masculine dominante. Plus ils s'y adonnent, plus ils déclarent répugner aux pratiques cultu­relles féminines. Enfin, ces jeux exacerbent les pulsions violentes : dans un film, vous regardez des acteurs simuler un acte violent. Dans un jeu vidéo, c'est vous-même qui tirez une balle ou maniez la machette. Des cher­cheurs de Yale ont ainsi remarqué, sans ambiguïté, que ces jeunes développaient une image violente d'eux-mêmes, qui les incite à se comporter brutalement. 

Comment éviter cette addiction?

En rendant d'autres activités attrayantes ou accessibles. Un exemple américain : Eric Harris, l'un des ados tueurs de Columbine, avait été refusé par l'équipe de football américain de l'école, car il n'attei­gnait pas le niveau élevé requis. Il y a trente ans, dans un monde moins obsédé par la compétition et les résultats, on l'aurait fait jouer. Au lieu de cela, il a continué à trouver un exutoire à sa violence dans les jeux vidéo, jusqu'à s'y immerger totalement. 

L'école peut-elle être plus attirante pour les garçons?

On a presque criminalisé la masculinité des ados. J'ai appris qu'un gamin qui avait écrit une rédaction jugée trop sanglante sur la bataille de Stalingrad avait été exclu temporairement de l'école, le temps de subir une évaluation psychiatrique ! Au lieu de s'adapter au tempérament plus actif, plus dissipé aussi, des garçons, on les assagit à outrance, alors que c'est leur tendance naturelle. Chez les singes, tandis que les femelles apprennent sagement de leurs aînées à fouiller les termitières avec des tiges de plantes, les petits mâles préfèrent crapahuter dans les arbres. 

Dans votre livre, vous mentionnez la polémique sur la prétendue invasion de la France par les plom­biers polonais. Quel rapport avec l'éducation des garçons?

Le problème spécifique des garçons, c'est le décrochage scolaire. Or le développement de l'apprentis­sage peut y remédier. D'où l'exemple du plombier. Aux Etats-Unis aussi, peu de jeunes Américains choisissent ce métier, pourtant vital et bien rémunéré, car il ne semble pas assez noble. L'école, les pa­rents, évaluent trop la réussite sociale par l'accès aux études supérieures, qui ne sont pas adaptées à tout le monde. Or des pays comme l'Allemagne et la Suisse développent des programmes d'apprentissage excellents, qui prouvent leur respect du travail manuel, et plus profondément, leur compréhension de l'identité masculine. Je vois dans ces formations techniques un reflet de la transmission du savoir qui s'opérait entre hommes dans les sociétés traditionnelles. Une affirmation masculine revigorante à une époque où les hommes, principales victimes des bouleversements du monde du travail, semblent avoir quelques problèmes d'identité...  

Leonard Sax en 6 dates

1960 Naissance à Reno, dans le Nevada. 1980 Bachelor Degree de biologie du Massachusetts Insti­tute of Technology. 1986 Doctorat de médecine et de psychologie de l'Université de Pennsylvanie. 2005 Publication de Why Gender Matters (Pourquoi le genre a une importance) et Une de Time Ma­gazine.2007 et 2010 Sortie de Boys Adrift (Les Garçons à la dérive) puis de Girls on the Edge (Les Filles en danger).

En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/societe/nier-ce-qui-distingue-les-sexes-nuit-a-l-enfant_1314273.html#GEpKvliLxpGqcV86.99

 

Pour le médecin américain, hommes et femmes sont dotés des mêmes capacités intellectuelles, ils se distinguent par ce qui suscite leur intérêt.

© Koukounis / Polaris pour L'Express

 

 

 

"l'hypersexualisation de la culture façonne très vite les jeunes filles en objets sexuels"

 

 

 

Pour lutter contre le pouvoir addictif des jeux vidéo, il faut encourager d'autres activités.

afp.com/Yoshikazu Tsuno