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Interview du prix nobel de médecine, Thomas Südhof

Le scientifique estime que la pratique des arts chez les jeunes enfants est au moins aussi importante que l’enseignement scientifique. Source :  blog "Slipped Disk" sur la plateforme Artsjournal (extraits) / 23 janvier, Norman Lebrecht / Traduction et adaptation : anthromedia.net

En octobre 2013, le Prix Nobel de médecine Thomas Südhof [ancien élève Steiner-Waldorf, nous lui avions consacré un article ici, N.d.T.], a confié à Arts Journal qu’il devait sa réussite professionnelle à son professeur de basson [lire l’article en anglais ici]. Sur la base de cette remarque, le Docteur Südhof a donné une interview exclusive depuis l'Université de Stanford à The Double Reed, et indiqué quelques éléments à propos de son éducation musicale et de l’importance de la musique dans la formation des scientifiques du futur.

Ryan Romine (RR) :Vous avez plusieurs fois estimé que les capacités acquises à travers l’enseignement que vous avez reçu de votre professeur de basson vous ont été utiles dans votre carrière. Pouvez-vous préciser ces commentaires sur votre formation musicale et son impact sur vos capacités en terme de recherche scientifique ?

Thomas Südhof (TS) :Les qualités que j’ai acquises lors de ma formation à la musique classique, en particulier au basson, sont multiples. Je vais vous en nommer quelques-unes. Premièrement, la valeur de l’étude disciplinée, ou de l’apprentissage répété, dans le but de devenir créatif. Vous ne pouvez pas être créatif avec un basson si vous ne le connaissez pas du bout des doigts, tout comme vous ne pouvez pas être créatif scientifiquement si vous n’avez pas une connaissance approfondie et détaillée du domaine en question. Deuxièmement, la valeur d’un encadrement de qualité. Un bon enseignant vous met au défi, il vous critique, mais ne vous punit et ne vous rabaisse dans aucune circonstance. Troisièmement, le rôle de la performance dans la profession. En tant que musicien, vous vous exercez des milliers d’heures pour jouer quelques minutes seulement. Mais lorsque vous jouez, vous ne devez pas simplement récapituler ce que vous avez appris : vous devez le développer, et également le communiquer à l’audience. La même chose a lieu avec la science : finalement, il s’agit également d’un processus qui dépend de la communication à une audience, et de l’adaptation à ses critiques et commentaires. Enfin, j’ai également appris à respecter la tradition tout en comprenant la nécessité de la transcender. La tradition est la base qui vous permet de progresser, elle est un point de départ. Seulement, elle ne doit pas s’imposer comme une limite, car autrement il n’y aurait plus de créativité en musique et en science.

RR :Encourageriez-vous vos enfants à devenir des musiciens, ou des scientifiques, ou les deux, ou aucun des deux ?

TS : Seulement s’ils sont passionnés par cela. Il est bien plus aisé d’avoir une vie stable et d’être en mesure d’avoir une famille en choisissant d’autres professions. Les carrières de musiciens et de scientifiques sont des sacrifices, et ne valent la peine d’être choisies que lorsqu’on les considère comme des privilèges.

RR :Ces dernières années, le système éducatif américain a beaucoup investi dans les domaines de la science, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques. Votre domaine est donc privilégié. Cependant, vous avez déjà exprimé publiquement que la pratique des arts était importante. Voyez-vous un moyen de combiner ces deux idéaux apparemment divergents ?

TS :Personnellement, je pense que l’enfant qui grandit est aussi bien préparé à une carrière scientifique ou technique par la pratique des arts que par celle de ces matières scientifiques. Peut-être même mieux, car la pratique des arts représente un apprentissage en termes de discipline, d’indépendance, de réflexion et d’attention au détail, sans toutefois en devenir prisonnier. Je ne crois vraiment pas qu’il ait une nécessité d’encore abaisser l’âge d’apprentissage des mathématiques. Il faut seulement entraîner l’esprit pour qu’il devienne fertile dans la perspective d’apprentissages futurs. RR : Avez-vous encore un basson, et y jouez-vous encore ? TS : J’ai encore mon basson (il est en haut, dans un armoire), mais je n’y joue plus. RR : Par qui a-t-il été fabriqué ?

TS : Hüller, un ancienne entreprise de l’Allemagne de l’Est.

RR : Merci beaucoup, Dr. Südhof, de nous avoir consacré un peu de votre temps pour partager vos réflexions. Les joueurs de bassons (et les musiciens en général) du monde entier sont certainement fiers de vous compter parmi eux. TS : J’aimerais encore être un bassoniste. C’était bien plus difficile que d’être un scientifique.

L’ancien élève Steiner-Waldorf Thomas Südhof s’est vu attribuer le prix Nobel conjointement à deux autres scientifiques américains pour ses découvertes dans les systèmes de transport des cellules humaines.

(Image : Steve Fisch)